Je pleure, « pour de vrai », à grosses lourdes larmes

J’écris cela et je pleure, »pour de vrai », à grosses lourdes larmes. Je pleure de tout mon cœur et mes pleurs feront pleurer le lecteur car je suis un bon écrivain, un consciencieux, si je veux faire pleurer il faut que d’abord que je me fasse pleurer, moi. Métier de pute, mais oui. Et alors?

François Cavanna
Lune de miel
Gallimard
lune de miel
 

Il m’a fallu la dompter comme le cow-boy son mustang. Mais je l’ai eue, la salope.

Ne plus écrire… On me dit : « L’ordinateur. Traitement de texte. Tu tapes, tu mets ton texte en page, un velours. » Je n’ai jamais approché d’une simple machine à écrire. Il y a des réflexes à acquérir, ou alors d’un doigt, comme les gendarmes ? J’ai essayé. ragé. J’allais quand même plus vite – mais en bavant – avec ma patte folle. On me dit « Dicte. » Ça ne marche pas, pas avec moi. Besoin des doigts, de raturer, de surcharger, de me battre avec le papier, avec l’idée, au rythme de mon exaltation. J’écris avec tout mon corps, tête, ventre, pieds et cul compris. Une locomotive. Une fois lancé…

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« Do not disturb », ce troublant panneau sur la porte

C’est à ce moment, un peu avant midi, qu’on fait toc toc à la porte de la chambre. Il se lève en catastrophe. Ouvre. C’est elle.

– Excusez-moi, je suis en avance, j’ai terminé de bonne heure, et puis j’étais impatiente.

– Moi aussi. Tout va bien. Entrez.

Il s’efface, elle entre, il referme, sans oublier d’accrocher « Do not disturb » sur la porte, ce troublant panneau qui, pour les femmes de ménage passant dans le couloir avec leur chariot, signifie qu’à l’intérieur de la chambre un insomniaque récupère sa nuit, un couple s’envoie en l’air, un écrivain travaille, ou toute autre activité qui exige qu’on ne disturbe pas, mais aucune camériste, même à l’imagination fertile, ne pourra jamais soupçonner que dans quelques minutes, derrière la porte de cette chambre 624, un prestidigitateur en déroute va tenter d’hypnotiser une jeune journaliste locale.

Patrice Leconte
Riva Bella
Albin Michel
Riva Bella
 

Surmonter cette solitude qui nous est commune à tous

Toute douleur déchire ; mais ce qui la rend intolérable, c’est que celui qui la subit se sent séparé du monde ; partagée, elle cesse au moins d’être un exil. Ce n’est pas par délectation morose, par exhibitionnisme, par provocation que souvent les écrivains relatent des expériences affreuses ou désolantes : par le truchement des mots, ils les universalisent et ils permettent aux lecteurs de connaître, au fond de leurs malheurs individuels, les consolations de la fraternité. C’est à mon avis une des tâches essentielles de la littérature et ce qui la rend irremplaçable : surmonter cette solitude qui nous est commune à tous et qui cependant nous rend étrangers les uns des autres.

Tout compte fait
Simone de Beauvoir
Gallimard

NB. Cette citation est aussi la préface du livre d’Anny Duperey « je vous écris » aux éditions du Seuil.

 

Une idée personnelle inaboutie

L’histoire contée ici, diaboliquement habile dans sa conception mais d’une évidence, d’un naturel absolus dans sa forme expressive, est de celles avec lesquelles tant le lecteur moyen que l’écrivain professionnel se sentent en terrain familier : « J’aurai pu écrire cela moi-même. Comment n’y ai-je pas pensé avant ? » Continue reading « Une idée personnelle inaboutie »