« Prof », elle l’était, avec bonheur.

« Prof », elle l’était, avec bonheur. Lorsqu’elle était au plus fort de l’angoisse, elle regardait ces jeunes passer devant elle pour entrer dans la classe. C’était un moment de bonheur. Certains la saluait d’un mot, d’un sourire, d’un clin d’œil, sans dévisser leur casquette, d’autres branchés à leurs baladeurs, levaient le pouce en signe de contentement ou dessinaient le V de la victoire, d’autres, encore, lui lançaient un regard triste, désabusé, ou hostile, voire obscène, jamais indifférent, sans prononcer un mot, quelques-uns baissaient les yeux, l’air détaché, ou dégoûté, mais levaient la main ou enlevaient leurs casquettes… « hello » (sans souffler les h!!!!) … « ça va ? », « m’dame », « bof », « grave », « fait beau », « tiptop »! … un soupir, un grognement, un haut-le-corps, en écho à la musique écoutée, un roulement d’épaules ou des hanches, le nombril à l’air, percé d’un anneau, la langue ou l’arcade sourcilière itou, le bras ou l’abdomen tatoués, la tignasse vert fluo ou rouge, selon les semaines et l’inspiration, ou serrée dans un bandana, ou le cheveu ras avec de longues mèches qui barraient le visage ou pendaient sur les yeux ou la nuque, le pantalon en bas des fesses, entaillé à plusieurs endroits, la mini-jupe « à ras le bonbon », les baskets pas lacés, énormes, qui leur donnaient une démarche de canard… Les filles comme les garçons. Au milieu de ce flot bigarré, extravagant, la foule des timides, des tendres, des classiques, des « taiseux », de ceux qui cherchent à se faire oublier plutôt que de remarquer, mais qui ont la même attente : se sentir singularisés, regardés, remarqués, tirés vers le haut. Vers le haut, toujours vers le haut, tous, leur façon de ses faire respecter.
Elle leur souriait toujours. Les voir la rendait heureuse.

Anne-Marie Echard-Fournier
L’été en ce jardin
Pages 30 et 31
 

Les mères doivent prendre soin d’elles-mêmes

Les femmes consultent beaucoup. Habituées qu’elles sont à être attentives aux petits riens de la vie quotidienne, de leur entourage, soucieuses de rester en bonne santé pour que rien ne déraille autour d’elles, elles traquent le moindre dérapage de leur corps pour faire échec à la maladie, à la mort. Leur bonne santé et le bien-être de leur mari et de leurs enfants, sont une condition de la bonne marche de la famille, leur souci quotidien, notion inculquée, encore aujourd’hui, par trop de mères, qui malgré leur échec personnel, continue de vouloir que se reproduise ce modèle ancestral… Pour cette raison, elles doivent prendre soin d’elles-mêmes.

Anne-Marie Echard-Fournier
L’été en ce jardin
Page 26
 

Il est des visages marqués par l’âge et la souffrance, qui sont d’une rare beauté

Récemment, son corps s’était alourdi, empâté par la boisson, bouffi par les cigarettes, raviné par les insomnies, chiffoné par les déceptions. Sa taille s’était épaissie. Les paupières lourdes, la peau fripée de minuscules ridules, le teint pâle, ne parvenaient à ternir sa grâce. Son allure n’était pas altérée, son corps généreux se mouvait avec charme, en un léger déhanchement. Il émanait d’elle une grande séduction. Et puis ses yeux, le bleu transparent de ses yeux, qui parfois se tachetait de points d’or, ou virait au vert, ce regard indéfinissable, souvent voilé d’une mélancolie passagère, ou d’une tristesse infinie, animait son visage, et préservait la beauté qui la faisait, autrefois, remarquer en tous lieux. Les cernes bleutés donnaient une touche mystérieuse, agrandissaient les yeux. Un voile de fatigue ajoutait au charme d’un visage à peine vieillissant, lui donnait du caractère. Il est des visages marqués par l’âge et la souffrance, qui sont d’une rare beauté. Et puis sa voix rauque et sensuelle, troublante pour les hommes qui l’approchaient…
Autrefois, il n’y a pas si longtemps, lorsqu’elle descendait l’escalier de l’amphi, à la fac, tous les regards se tournaient vers elle. Certains la sifflaient. On la remarquait toujours d’ailleurs. Son charme perdurait.

Anne-Marie Echard-Fournier
L’été en ce jardin
Pages 24 et 25
 

L’ennui faisait partie de la vie, et l’enrichissait en encourageant l’imagination, la créativité

Quelle jouissance de ne rien faire, paresser, se prélasser, flemmarder ou tirer sa flemme – le vocabulaire à l’éloge de la paresse est d’une infinie richesse – ne pas en ficher une rame. Savoureux ! Ou encore, un mot qu’elle affectionnait particulièrement, « s’acagnarder », aux sonorités gasconnes, un rien vulgaire dans les « a », les « gna », qui sonnent gras là-bas, mais tellement imagés… Il est tout acagnardé par la fainéantise, ce gafet !… Pourtant, aucun n’avait autant de charme que l’Italien « fare niente ».
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Cela nous avait fait rire. Mais quel con !

« Est-ce que tu te souviens de ce jour où nous regagnions nos voitures, après un long échange sur nos problèmes – et j’en avais gros à l’époque – déjà – et toi aussi – nous avons croisé un collègue – un chic type – et l’avons salué en souriant. Il nous a lancé ‘Voilà deux femmes heureuses ! ça fait plaisir à voir !’…
Cela nous avait fait rire. Mais quel con ! »
Elle échangèrent un regard de connivence, presqu’amusées.

Anne-Marie Echard-Fournier
L’été en ce jardin
Pages 13 et 14
 

Elle se recentrait déjà sur son cancer à elle, virtuel, un ersatz de l’autre, un cancer de son cancer

Blanche, la gorge serrée, resta sans paroles. Puis elle posa sa main sur celle de Jeanne.
« Tu vois », dit cette dernière, « Cela m’est égal de mourir. Mais j’aurais bien aimé vivre jusqu’à cinquante ans pour pouvoir élever mes enfants ».
Le silence, à nouveau, s’installa.
Comment l’aider à cet instant ? Que dire ?
Nous sommes ensemble et éloignées, déjà, pensa Blanche. Jeanne allait-elle mourir ?
Blanche vivrait un peu plus longtemps, sans doute. Plus longtemps ? Comment en être sûre ? Et si elle aussi…
Comment l’aider ?

Elle se recentrait déjà sur son cancer à elle, virtuel, un ersatz de l’autre, un cancer de son cancer, cancer de son âme, si pétrie d’un souci de soi qui confinait à une espèce d’autolâtrie naïve, elle ne pouvait écouter Jeanne sans penser à elle-même, pétrifiée par ce qui pourrait arriver.

Anne-Marie Echard-Fournier
L’été en ce jardin
Page 12
 

J’aime quand les jours s’allongent et durent, durent, comme autrefois pendant les étés de mon enfance

Il pleuvait. Une sale pluie de fin d’hiver ruisselait sur le pare-brise de la voiture où attendait Blanche depuis bientôt une heure, se tordant en minuscules rainures nerveuses. La buée s’était peu à peu déposée sur les vitres, à l’intérieur, étouffant le bruite monotone des voitures qui passaient dans un crissement mouillé.

La nuit tomberait tôt, ce soir…

J’aime quand les jours s’allongent et durent, durent, comme autrefois pendant les étés de mon enfance.

Anne-Marie Echard-Fournier
L’été en ce jardin
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