À ce métier qui mortifie les âmes maussades, madame Ming avait restitué sa noblesse

En cette province de Guangdong, madame Ming trônait sur son trépied, au sous-sol du Grand Hôtel, entre les carreaux de céramique blanche et les néons éblouissants, dans ces toilettes à l’odeur de jasmin où elle exerçait la charge de dame pipi. À ce métier qui mortifie les âmes maussades, madame Ming avait restitué sa noblesse : elle régnait au centre de l’univers. Lors des congrès et séminaires organisés quotidiennement à l’étage supérieur, c’est en courant que vous arriviez vers elle ; à son abord, vous ralentissiez, vous piétiniez, vous vous immobilisiez ; sa muette majesté intimidait ; vous vous incliniez, vous l’imploriez des yeux, vous mendiiez la permission d’accéder à son royaume.

Éric-Emmanuel Schmitt
Les dix enfants que madame Ming n’a jamais eus
Page 3
Albin Michel
Les dix enfants que madame Ming n'a pas eus
 

Nul ne l’ignore, la première vue ne voit rien.

Au sein du peuple arithméticien qui inventa jadis la calculette, cette dame entretenait un rapport insolite aux chiffres. Peu de choses à première vue la différenciaient des autres cinquantenaires ; mais, nul ne l’ignore, la première vue ne voit rien.
En cette province de Guangdong, madame Ming trônait sur son trépied, au sous-sol du Grand Hôtel, entre les carreaux de céramique blanche et les néons éblouissants, dans ces toilettes à l’odeur de jasmin où elle exerçait la charge de dame pipi.À ce métier qui mortifie les âmes maussades, madame Ming avait restitué sa noblesse : elle régnait au centre de l’univers. Lors des congrès et séminaires organisés quotidiennement à l’étage supérieur, c’est en courant que vous arriviez vers elle ; à son abord, vous ralentissiez, vous piétiniez, vous vous immobilisiez ; sa muette majesté intimidait ; vous vous incliniez, vous l’imploriez des yeux, vous mendiiez la permission d’accéder à son royaume.

Éric-Emmanuel Schmitt
Les dix enfants que madame Ming n’a jamais eus
Page 3
Albin Michel
Les dix enfants que madame Ming n'a pas eus
 

Ce que tu donnes est à toi pour toujours, ce que tu gardes est perdu à jamais !

Ce que tu donnes t’appartient, mais ce que tu gardes est perdu à jamais.

Georges Ivanovitch Gurdjieff

Ce que tu donnes est à toi pour toujours, ce que tu gardes est perdu à jamais !

Eric-Emmanuel Schmitt
 

Je ne sais pas ce que ça a débloqué cette phrase, mais après, je les ai retrouvé comme avant

Mais tu n’as pas compris qu’il n’y a pas que toi qui meurs. Tout le monde meurt. Tes parents, un jour. Moi, un jour.
– Oui. Mais enfin tout de même, je passe devant.
– C’est vrai. Tu passes devant. Cependant, est-ce-que, sous prétexte que tu passes devant, tu as tous les droits ? Et le droit d’oublier les autres ?
– J’ai compris, Mamie-Rose. Appelez-les.
Voilà, Dieu, la suite, je te la fais brève parce que j’ai le poignet qui fatigue. Mamie-Rose a prévenu l’hôpital, qui a prévenu mes parents, qui sont venus chez Mamie-Rose et on a tous fêté Noël ensemble.
Quand mes parents sont arrivés, je leur ai dit :
– Excusez-moi, j’avais oublié que, vous aussi, un jour, vous alliez mourir.
Je ne sais pas ce que ça a débloqué cette phrase, mais après, je les ai retrouvé comme avant et on a passé une super soirée de Noël.

Eric-Emmanuel Schmitt
Albin Michel
Oscar et la dame en rose
 

Elle connaissait l’épanouissement du masochiste qui se laisse attacher

Pour la première fois, elle rencontrait le bonheur de la soumission. Car si le jeune homme ne la pénétrait pas physiquement, il la dominait intellectuellement ; à être manipulée, elle connaissait l’épanouissement du masochiste qui se laisse attacher. La violence de son âme trouvait son exutoire. Alors que cet être tourmenté avait sa vie durant, joué les dures et fortes femmes, elle découvrait enfin sa véritable nature : esclave.

Eric-Emmanuel Schmitt
L’empoisonneuse
(Page 45)
Editions Albin Michel
Concerto à la mémoire d'un ange
 

Balai neuf balaie bien, disait ma grand-mère

Elle conclut d’un ton ronchon :
– Mouais… Ces touristes, ils viennent à la messe par attrait pour la nouveauté. « Balai neuf balaie bien » , disait ma grand-mère.
– S’ils viennent par curiosité, à moi de les retenir ensuite, ma fille. J’espère que j’y parviendrai.

Eric-Emmanuel Schmitt
L’empoisonneuse
(Page 29)
Editions Albin Michel
Concerto à la mémoire d'un ange
 

L’église de Saint-Sorlin sentait Dieu comme une boucherie le cadavre

Lorsqu’elle passait, haletante, le seuils de l’église, elle entrait autant chez Dieu que chez Gabriel. A l’époque de l’ancien prêtre, l’église de Saint-Sorlin sentait Dieu comme une boucherie le cadavre, par des relents fades et écœurants de décomposition ; depuis que Gabriel l’avait investie ce n’étaient qu’odeurs de lis, d’encens, de cire au miel, les vitraux étaient propres, la dalle récurée, les nappes d’autel repassées, bref, on avait l’impression que Dieu et le petit homme s’étaient installés en ménage dans un coquet pavillon.

Eric-Emmanuel Schmitt
L’empoisonneuse
(Page 28)
Editions Albin Michel
Concerto à la mémoire d'un ange
 

Faut lever le pied, docteur Dusseldorf, relâcher la pression et pas vous donner trop d’importance, sinon vous n’allez pas pouvoir continuer ce métier longtemps

– Faut pas tirer une tête pareille, docteur Düsseldorf. Écoutez, je vais vous parler franchement parce que moi, j’ai toujours été très correct sur le plan médicaments et vous, vous avez été impeccable sur le plan maladie. Arrêtez les airs coupables. Ce n’est pas votre faute si vous êtes obligé d’annoncer des mauvaises nouvelles aux gens, des maladies aux noms latins et des guérisons impossibles. Faut vous détendre. Vous décontracter. Vous n’êtes pas Dieu le Père. Ce n’est pas vous qui commandez à la nature. Vous êtes juste un réparateur. Faut lever le pied, docteur Düsseldorf, relâcher la pression et pas vous donner trop d’importance, sinon vous n’allez pas pouvoir continuer ce métier longtemps.

Eric-Emmanuel Schmitt
Albin Michel
Oscar et la dame en rose
 

Je me suis dit encore une fois que, décidément le catch, c’était une bonne école pour la vie

Le problème c’est que Mamie-Rose, elle avait dû apprendre à conduire avec un ami cascadeur : elle ne respectait ni les feux ni les trottoirs ni les ronds points si bien que, de temps en temps, la voiture décollait. Ça a pas mal chahuté dans la carlingue, elle a beaucoup klaxonné, et, question vocabulaire aussi, c’était enrichissant : elle balançait toutes sortes de mots terribles pour insulter les ennemis qui se mettaient en travers de son chemin et je me suis dit encore une fois que, décidément le catch, c’était une bonne école pour la vie.

Eric-Emmanuel Schmitt
Albin Michel
Oscar et la dame en rose
 

C’est chouette la vie de couple. Surtout après la cinquantaine quand on a traversé des épreuves

Alors, c’est curieux, on s’est retrouvé tous les deux à sangloter mais c’était très agréable. C’est chouette la vie de couple. Surtout après la cinquantaine quand on a traversé des épreuves.

Eric-Emmanuel Schmitt
Albin Michel
Oscar et la dame en rose