Nom de Dieu de nom de Dieu

– Moi, je ne veux pas rester ici. J’ai peur, ici. J’ai peur de Belito. J’ai pas envie d’avoir douze ans et d’aller à la ferraille.
– Aller à la ferraille ?
– Quand j’aurai douze ans, je devrai aller à la ferraille. Comme Toni. Le soir, la nuit, aller démonter les rails ou les fils électriques au-dessus des trains. C’est dangereux. et on doit se battre avec les Gitans, on les a au cul.
– Pour quoi faire ?
– Pour les vendre, malin ! Tu sais ce que ça vaut, un rail ? Faut voler les croix de bronze dans les cimetières, les dessus de poubelles, les gouttières, les plaques d’égout. Je sais bien, un jour j’ai été avec Toni, pour voir. Même les panneaux de signalisation, faut les prendre.
Hans se plonge le front dans les mains. Il murmure à part lui.
– Nom de Dieu de nom de Dieu.

Grégoire Polet
Chucho
(Page 69)
Gallimard
Chucho
 

Il y a beaucoup de moments de chance dans une vie, pour ceux qui savent la saisir, l’attraper par les cheveux à chaque fois qu’elle passe

– Chucho, j’ai bien réfléchi. Je voudrais t’aider. Un hasard a fait se croiser nos chemins. Je ne suis pas du genre à laisser pisser le destin. J’ai toujours fait comme ça. Il ne faut pas que je change. Tout à l’heure, j’ai cédé à un mouvement de panique. Mais c’est fini. Moi, je ne risque rien. Je suis innocent. Et je veux que tu saches que je te fais confiance et que tu peux compter sur moi. Pour l’instant, je traverse un moment de chance dans ma vie. Plus tard, tu verras, il y a beaucoup de moments de chance dans une vie, pour ceux qui savent la saisir, l’attraper par les cheveux à chaque fois qu’elle passe. Toi, dis-moi, quel est ton plan, qu’est-ce que tu vas faire ?

– Je sais pas. J’aimerais que tu m’emmènes avec toi.

Grégoire Polet
Chucho
(Page 65)
Gallimard
Chucho
 

Chucho aime traverser le rideau anti-mouches et laisser les bandelettes multicolores lui monter le long du corps

– Ah, Chucho. Fais-moi un plaisir. Va brancher le ventilateur. Je fonds, moi, ici.
La Dumbre est là, enfoncée dans sa chaise de jardin en plastique blanc, la tapette en main comme un sceptre. Chucho aime traverser le rideau anti-mouches et laisser les bandelettes multicolores lui monter le long du corps, glisser sur ses épaules, sur son cou, puis retomber avec un bruit d’osselets et se refermer aussi sûrement qu’un trou dans l’eau. Il enfonce dans la prise la fiche du ventilateur, dont la croix de bois au plafond commence à tourner.

Grégoire Polet
Chucho
(Page 24)
Gallimard
Chucho
 

Il est né un 6 janvier, le jour des Rois, alors il s’est appelé Baltasar

Le coup de pied part et le petit ne l’évite pas. Coup de pied dur, dans les côtes. Le petit ne tombe pas mais il se met à pleurer en se tenant le flanc. Toni s’adosse au tronc du tilleul.

– Et d’abord, quand on s’appelle Baltasar, on pleure pas. Ça fait déjà trop pleurer de rire.

Baltasar pleure. Il est né un 6 janvier, le jour des Rois, alors il s’est appelé Baltasar.

Grégoire Polet
Chucho
(Page 18)
Gallimard
Chucho
 

Barcelone, quartier populaire de Poble Sec, sur le versant de Montjuic. Août. Chaleur.

– Touche pas à la lampe, gamin. Tu sais bien que je ne veux pas.

Le gamin garde le doigt sur l’épaisse mèche noire, un peu sous la flamme. La veille lui claque la tapette à mouches sur l’avant-bras.

– C’est toi qui vas l’éteindre, avec ton vent.

La vieille, enfoncée dans son poids :

– Dis pas ça gamin. Ça fait douze ans que je m’en occupe. T’étais pas né. Elle s’est jamais éteinte, pas une seconde.

– Je sais bien, Dumbre.

Le gamin retire son doigt. Il se frotte la dent.

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