L’amphétamine est ennemie de la mémoire, elle efface les mauvais moments mais aussi les bons, ce qui est dommage

Il est vrai que les coureurs, dans leur ensemble, racontent mal les courses. On jurerait qu’ils n’y étaient pas. Aveuglés derrière la grande muraille d’échines, bornés par un horizon de fesses. D’un coup ils sont devant, d’un coup ils sont derrière… Après l’arrivée, motus. Le lendemain ils racontent ce qu’ils ont fait comme les journalistes le racontent, comme ils l’ont lu dans le journal. Dans cette absence de lucidité immédiate, il faut aussi compter avec l’effet de brouillage des pilules et des piqûres qui font voir la course en flou. L’amphétamine est ennemie de la mémoire, elle efface les mauvais moments mais aussi les bons, ce qui est dommage.

Paul Fournel
Anquetil tout seul
Page 143
Seuil
Anquetil tout seul
 

Je suis plus habitué à rouler ma vie qu’à l’écrire

Anquetil, qui, comme on le sait, s’intéressait assez peu aux péripéties de la course, avait, lorsqu’on lui demandait comment la journée s’était écoulée, l’habitude de dire : « Demandez à Chany, moi, je pédalais. Je suis plus habitué à rouler ma vie qu’à l’écrire. »

Paul Fournel
Anquetil tout seul
Page 143
Seuil
Anquetil tout seul
 

La décontraction ne vient qu’après la bataille, pas avant.

Jean Stablinski est un coureur libre. Libre de ses mouvements, libre de ses paroles. Il est rapide, il est volontaire, il sait gagner. Il est si libre qu’il peut parfaitement se mettre au service d’un leader lorsque son esprit de liberté le commande. Il est un coureur professionnel qui compte et sait compter. Anquetil regarde avec envie le maillot de champion du monde qu’il a adopté il y a un an afin de se changer des innombrables maillots de champion de France. C’est un coureur d’un jour redoutable. (…)
Lorsqu’il dresse un rare portrait de celui dont il fut le plus brillant, le plus dévoué et le plus fidèle lieutenant, il mérite d’être écouté. (…)
La portrait qu’il dresse du coureur est lucide, celui qu’il dresse de l’homme est fin : « Ce n’est pas un garçon tellement facile dans la vie courante. Il est beaucoup plus soucieux qu’on le pense. La décontraction ne vient qu’après la bataille, pas avant. » Il insiste sur les prétendus excès alimentaires de Jacques en suggérant que ce sont des faits de course. Il s’agit de guerre psychologique : le homard thermidor est une arme contre ses adversaires au régime et du pain bénit pour les journalistes.

Paul Fournel
Anquetil tout seul
Pages 101 et 102
Seuil
Anquetil tout seul
 

Je ne suis pas seulement son mari, je suis son champion

Pour le jeune Anquetil, Janine est un trophée et une aubaine.

Janine est une ancienne athlète, elle sait, elle devine. Elle a été infirmière aussi et ceci explique peut-être cela. Elle pèse son champion au poids de l’amour mais aussi au poids du talent et des singularités. Il n’est pas un coureur comme les autres, elle saura l’accompagner dans la victoire, elle saura l’obliger sans le contraindre, elle en est amoureusement sûre. « Autant que moi, elle a besoin de mes victoires. Je ne suis pas seulement son mari, je suis son champion », dit Jacques Et il ajoute : « Elle a même, au début, voulu en faire trop. » Aurait-elle voulu pédaler ? Mais qui alors aurait conduit ? Je suis personnellement reconnaissant à Mme Anquetil de nous avoir peaufiné un aussi beau champion.

Paul Fournel
Anquetil tout seul
Page 95
Seuil
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Il sait que ses fesses sont trouées comme une passoire

Anquetil répète qu’il se drogue dans France Dimanche et c’est le tollé général. Il a péché par excès de franchise. Il doit se cacher, il doit ruser, mentir. On voudrait tant qu’il se rétracte. Or, il insiste en affirmant que ceux qui pensent que l’on peut faire de la course cycliste sans se doper sont des menteurs. Il sait que ses fesses sont trouées comme une passoire. Ce sont les siennes.

En attendant, au vu de tous, il met dans son bidon de la bière brune, du sucre et de la caféine : un point d’ivresse et deux points d’énergie. Tout ce qu’il faut pour faire un vainqueur.

Plus tard, il s’essaiera même au pastis, sans doute infusé dans son bidon par ses succès au Super Prestige Pernod. Mais tout cela est parfaitement autorisé par la brigade.

Paul Fournel
Anquetil tout seul
Pages 66 et 67
Seuil
Anquetil tout seul
 

Jouir de sa puissance est jouir tout court.

Il a souvent dit qu’il allait dans des lieux de douleur où il était le seul à mettre ses boyaux, mais qu’il y allait de son plein gré.
Jouir de sa puissance est jouir tout court. Anquetil pouvait s’entraîner pendant des heures et sur les terrains les plus variés des développements énormes sur lesquels l’ordinaire de ses confrères restait planté. C’était son truc. C’est pour lui que l’on a créé sur mesure le terrible braquet de 13 dents, l’arme absolue du rouleur des années 60. En 1967, il prend même le risque de le mettre sur la piste : le monstrueux (pour l’époque!) 52×13 sera son braquet du record de l’heure. A l’époque, on se demandait comment il pouvait l’entraîner sans s’arracher les muscles et les tendons…

Paul Fournel
Anquetil tout seul
Page 64
Seuil
Anquetil tout seul

 

 

Plus la course est dure, plus j’éprouve la douleur des autres, et elle calme la mienne.

J’ai fait des réserves de douleur. A l’entraînement, derrière le derny de Boucher, derrière la Mercedes de Janine, ou même devant, lorsqu’elle me pousse. A 60 à l’heure, je vais plus vite que la course, plus vite que moi. Je m’entraîne en douleur. Mes entraineurs n’ont pas le droit de ralentir, ils doivent me tirer dans des endroits de souffrance que je suis le seul à connaître. Même si je les supplie, ils ne doivent pas. Serrer les dents, tenir, ne jamais mettre les mains dans le dos. Le jour de la course, lorsque je me retrouve livré à moi-même et que je souffre comme un chien, je sais au fond de moi que je connais des douleurs plus terribles encore. Cela me donne une marge minuscule qui me permet de me faire plus mal que les autres coureurs. Plus la course est dure, plus j’éprouve la douleur des autres, et elle calme la mienne.

Paul Fournel
Anquetil tout seul
Pages 16 et 17
Seuil
Anquetil tout seul

 

 

Jamais homme ne fut mieux taillé que lui pour aller sur un vélo

Son coup de pédale était un mensonge. Il disait la facilité et la grâce, il disait l’envol et la danse dans un sport de bûcherons, d’écraseurs de pédales, de bourreaux de travail, de masculin pluriel. Il pédalait blond, la cheville souple, il pédalait sur pointes, le dos courbé, les bras à angle droit, le visage tendu vers l’avant. Jamais homme ne fut mieux taillé que lui pour aller sur un vélo, jamais cet attelage homme-machine ne fut plus beau.

Paul Fournel
Anquetil tout seul
Page 9
Seuil
Anquetil tout seul

 

 

Anquetil jouissait de la bienveillance des vents

Anquetil jouissait de la bienveillance des vents, son nez aigu et son visage de fine lame lui ouvraient la route et son corps tout entier se coulait derrière, fendant les mistrals, pénétrant les bises d’hiver et les autans d’été. On le sentait diaphane, presque malade, sûrement fluet, la moitié d’un Van Looy, le tiers d’un Altig. Son profil était de médaille et, à l voir si gracieux, jamais on aurait imaginé que son buste était un baril qui cachait la poudre du plus puissant moteur, que ses jambes et ses reins étaient de latex.

Paul Fournel
Anquetil tout seul
Page 9
Seuil
Anquetil tout seul