Il est des visages marqués par l’âge et la souffrance, qui sont d’une rare beauté

Récemment, son corps s’était alourdi, empâté par la boisson, bouffi par les cigarettes, raviné par les insomnies, chiffoné par les déceptions. Sa taille s’était épaissie. Les paupières lourdes, la peau fripée de minuscules ridules, le teint pâle, ne parvenaient à ternir sa grâce. Son allure n’était pas altérée, son corps généreux se mouvait avec charme, en un léger déhanchement. Il émanait d’elle une grande séduction. Et puis ses yeux, le bleu transparent de ses yeux, qui parfois se tachetait de points d’or, ou virait au vert, ce regard indéfinissable, souvent voilé d’une mélancolie passagère, ou d’une tristesse infinie, animait son visage, et préservait la beauté qui la faisait, autrefois, remarquer en tous lieux. Les cernes bleutés donnaient une touche mystérieuse, agrandissaient les yeux. Un voile de fatigue ajoutait au charme d’un visage à peine vieillissant, lui donnait du caractère. Il est des visages marqués par l’âge et la souffrance, qui sont d’une rare beauté. Et puis sa voix rauque et sensuelle, troublante pour les hommes qui l’approchaient…
Autrefois, il n’y a pas si longtemps, lorsqu’elle descendait l’escalier de l’amphi, à la fac, tous les regards se tournaient vers elle. Certains la sifflaient. On la remarquait toujours d’ailleurs. Son charme perdurait.

Anne-Marie Echard-Fournier
L’été en ce jardin
Pages 24 et 25
 

Impossible de décrire ce sourire là sans plonger dans le monde merveilleux des vieux standards de bal-musette

Soudain, elle s’est plaqué la main sur la bouche, l’air effaré et les yeux ronds comme des billes :
– Oh, maman j’ai arrosé le panneau ! Maintenant papi va encore se mettre en pétard !
J’ai senti le coin de ma bouche s’étirer vers le haut et j’ai jeté un oeil vers le Forestier. Et juste à cet instant, il m’a regardée.
Lui aussi souriait. Et…
Impossible de décrire ce sourire là sans plonger dans le monde merveilleux des vieux standards de bal-musette.
Dedans, il y avait du soleil, des fraises des bois, des gazouillis d’oiseaux et des reflets sur un lac de montagne. Le Forestier me l’adressait, confiant et fier comme un enfant qui tend un cadeau d’anniversaire dans un paquet malmené. Ma bouche est restée étirée jusqu’aux oreilles. Et un arc de lumière a surgi entre nous, j’en mets ma main à couper encore aujourd’hui – un de ces arcs bleus que mon prof de physique produisait avec une sorte d’appareil. Il s’est écoulé trois heures, ou trois secondes.

Katarina Mazetti
Le mec de la tombe d’à côté
(page 22)
Babel
Le mec de la tombe d'a cote
 

Quand je serai vieux (1/2)

Il y a des choses, tout au long de ma vie, je me disais : « Je ferai ça quand je serai vieux « , des livres : « Je lirai ça quand je serai vieux. » C’est ainsi que je me suis constitué une liste de choses passionnantes à faire, une bibliothèque de livres à lire, de quoi occuper une bonne douzaine de vieillesses hyperactives dotées d’un appétit de lecture insatiable.

Un jour, ayant décidé d’effectuer je ne sais plus quel menu labeur de maçonnerie amusante et ayant décidé, à mon habitude, de me le garder au chaud pour « quand je serai vieux », mes yeux tombèrent, comme tombent les yeux – je signale que seuls les yeux français « tombent » sur les choses -, sur un miroir qui se trouvait là, bêtement pendu à un clou, comme souvent ils pendent.

Je dois ici, avant d’aller plus loin, signaler une par- particularité qui, je n’en doute pas, doit être l’expression d’un profond trouble psychique, mais je ne vois pas bien lequel. Voici : je ne me regarde jamais dans un miroir. Je n’aime pas ma gueule. Je ne la supporte pas. Je me rase en me forçant à ne regarder que le petit carré de peau strictement de la largeur délimitée par la lame.

Je me voudrais plus… moins… Je ne sais pas, en fait. Quand, par mégarde, mes yeux tombent – encore ! – sur un miroir qui ne devrait pas se trouver là ou sur -le reflet de ma déplaisante personne soudain apparu sur la vitre d’une devanture de boutique réfléchissant le soleil sous un angle insolite, un haut-le-coeur me fait sursauter, je blêmis et, vite, je regarde ailleurs. C’est ce qui m’arriva le jour dont je vous parle. Je me vis.

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Je ne fais jamais attention à la couleur des yeux… sauf s’ils sont bleus

Un triangle : les deux pommettes et le menton. Équilatéral,si ça se trouve. Et des yeux… Tiens, au fait, de quelle couleur, ses yeux ? Je ne fais jamais attention à la couleur des yeux, personne n’y fait attention, pure blague de romancier. Sauf s’ils sont bleus, parce que alors ils vous sautent dessus, le bleu c’est pas humain, ça jure dans la foule. Ah si, tiens, ça me revient ! Continue reading « Je ne fais jamais attention à la couleur des yeux… sauf s’ils sont bleus »

 

Une tristesse inexplicable fondit sur lui

La limousine fit une embardée et Sarah Downes et lui furent presque projetés l’un sur l’autre. Leurs épaules se frôlèrent, le léger parfum de son eau de Cologne lui chatouilla les narines, comme une douce brise dans une clairière feuillue, et l’écho d’une vielle chanson lui effleura l’esprit. Continue reading « Une tristesse inexplicable fondit sur lui »