Nous avons chez nous un imprécateur

J’étais pourtant bien las. Une voix venant de derrière un pilier me fit sursauter. C’était Saint-Ramé. Il s’approcha de moi et me dit gentiment :

– Allez chez vous, reposez-vous, dormez jusqu’à midi ; on n’aura pas besoin de vous avant ; et changez votre pansement.

Pour ne pas être en reste, je lui demandai :

– Comment va votre fille ?

– Beaucoup mieux, merci. » Puis il ajouta, la voix légèrement tremblante : « Beaucoup mieux que nous, en tout cas. »

– Que voulez-vous dire, monsieur ?

– Vous le savez bien ; tenez, avant de partir, dites-moi : connaissez-vous quelqu’un dans notre entreprise qui soit capable d’imiter ma voix ? » J’eus une moue dubitative. « En tout cas poursuivit-il, voilà qui désormais restreint les recherches : celui qui a écrit cette imprécation me côtoie assez pour m’imiter parfaitement.

– Une imprécation ? m’étonnai-je.

– Oui, ce texte est une véritable imprécation en dépit de ses apparences ; il est chargé de mort. Le plus dur, c’est que nous l’avons sans doute pour une part mérité ; croyez-moi, j’y ai songé, nous avons chez nous un imprécateur.

Il me salua et disparut, le dos courbé, au fond du hall. Je demandai au gardien-chef de m’appeler un taxi. Le jour se levait quand, m’étant débarrassé de cette bande Velpeau, je m’enfouis sous les draps. Et, brusquement, l’idée me vint de consulter le dictionnaire : c’était quoi, au juste, un imprécateur ?

Je sautai du lit, courus à la bibliothèque. Voici ce que je lus : Imprécation : malédiction. Figure de réthorique qui consiste à souhaiter des malheurs à ceux ou à qui l’on parle. – Imprécateur : personne qui profère des imprécations.

– Malédiction, murmurai-je avant de m’endormir.

L’imprécateur
René-Victor Pilhes
Éditions du Seuil
 

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