L’école donne des diplômes, mais c’est la vie qu’on se forme

En attendant, j’allai faire mes adieux à mes anciens maîtres, pour les remercier de leur aide et leur expliquer les motifs de ma décision. Je me souviens encore des paroles de M. Bouyagui Fadiga :
« Ne regrette rien. Il faudra toujours continuer à apprendre et à te perfectionner, et ce n’est pas à l’école que tu pourra sle faire. L’école donne des diplômes, mais c’est la vie qu’on se forme. »

Amadou Hampâté Bâ
Amkoullel, l’enfant Peul
Mémoires
(Page 504)
Éditions BABEL
amkoullel l'enfant Peul
 

Point de contrainte en religion, la vérité se distingue elle-même de l’erreur

Mon père Tidjani, bien que musulman extrêmement rigoureux pour lui-même et sa famille, était très tolérant. Il avait fait sienne la parole du Coran : « Point de contrainte en religion, la vérité se distingue elle-même de l’erreur. » (II, 256.)

Amadou Hampâté Bâ
Amkoullel, l’enfant Peul
Mémoires
(Page 438)
Éditions BABEL
amkoullel l'enfant Peul
 

En envoyant un ordre sans explication, vous allez semer la panique

C’est la contribution obligatoire en vivres et en animaux de boucherie qui souleva, dans certaines régions, le plus de difficultés. A Biandagara, le commandant avait d’abord envisagé de transmettre purement et simplement aux chefs de canton l’ordre d’avoir à livrer telle ou telle quantité de bétail ou d’aliments, à charge pour eux de répercuter cet ordre aux chefs de famille des villages de leur canton. Comme je l’appris plus tard, Wangrin était intervenu. « Mon commandant, avait-il dit en substance, c’est maladroit, ce n’est pas ainsi qu’il faut procéder. En envoyant un ordre sans explication, vous allez semer la panique. De peur de tout perdre, les gens vont fuir de l’autre côté de la frontière, en Gold Coast, en emportant tous leurs biens avec eux. Il peut aussi y avoir des révoltes. Ce qu’il faut, c’est convoquer les responsables, leur expliquer que la France a besoin d’eux et que chacun doit faire des efforts pour nourrir les troupes qui combattent au front, car dans les troupes, il y a des Africains, peut-être des parents. »
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A trop vouloir faire du mal à quelqu’un, il arrive qu’on finisse par provoquer les conditions qui feront son bonheur

A trois reprises, par pure malignité, je refusai le porteur que Koniba Kondala me présentait, lui trouvant chaque fois un défaut plus ou moins fantaisiste, uniquement pour bien faire sentir à Koniba Kondala que j’étais déjà devenu plus « chef » que lui. Je le fis courir toute une journée à la recherche du porteur idéal. A la fin, excédé, il alla trouver Beydari pour lui demander de me faire entendre raison.
« Si j’avais su, se lamenta-t-il, jamais je n’aurais envoyé ce petit morveux d’Amkoullel à l’école ! Je m’en mors les doigts jusqu’à la deuxième phalange ! »
Beydari était ravi. Il répliqua en citant l’adage « A trop vouloir faire jeter au loin une grenouille qui vous dégoute, elle finit par tomber dans une bonne mare » – autrement dit, à trop vouloir faire du mal à quelqu’un, il arrive qu’on finisse par provoquer les conditions qui feront son bonheur. « O Konika Kondala, ajouta-t-il, il t’arrive avec Amkoullel ce qui arrive à un homme malintentionné qui se couche sur le dos et pisse en l’air pour essayer de salir le ciel. Non seulement son urine n’atteint jamais son but, mais finalement c’est sur son propre ventre qu’elle retombe.

Amadou Hampâté Bâ
Amkoullel, l’enfant Peul
Mémoires
(Page 354)
Éditions BABEL
amkoullel l'enfant Peul
 

Ce qui est bon en nous est commun ; quant aux travers, nous avons tous les nôtres

Quand je pense à ce que certains Tall ont fait subir à ma famille, je me rappelle le comportement si noble d’un Tall comme Alfa Maki, et je me dis qu’il faut fermer les yeux sur les travers des hommes et ne prendre d’eux que ce qui est bon. Ce qui est bon en nous est commun ; quant aux travers, nous avons tous les nôtres, moi aussi j’ai les miens. Aujourd’hui encore je suis reconnaissant à Alfa Maki de la grandeur de son geste, et son image bienveillante est restée dans ma mémoire.

Amadou Hampâté Bâ
Amkoullel, l’enfant Peul
Mémoires
(Page 318)
Éditions BABEL
amkoullel l'enfant Peul

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Chaque fois que mon existence commençait à s’engager sur une belle voie bien droite, le destin semblait s’amuser à lui donner une chiquenaude

Alors que je coulais des jours heureux entre l’école coranique, mon grand frère et mes camarades d’association, survint un élément qui allait marquer un tournant majeur dans ma vie. En fait, chaque fois que mon existence commençait à s’engager sur une belle voie bien droite, le destin semblait s’amuser à lui donner une chiquenaude pour la faire basculer dans une direction totalement opposée, faisant régulièrement alterner des périodes de chance et de malchance. Cela commença bien avant ma naissance, avec mon père Hampâté, qui aurait dû (et ses enfants après lui) hériter de la chefferie dans le pays du Fakala, et qui se retrouva, seul rescapé survivant de toute sa famille, réfugié anonyme au fond d’une boucherie.

Amadou Hampâté Bâ
Amkoullel, l’enfant Peul
Mémoires
(Page 307)
Éditions BABEL
amkoullel l'enfant Peul

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Il peut mourir de faim à côté d’un mets délicieux sans y toucher

Les mariages étaient conclus dès l’enfance entre cousins et cousines, il était rare qu’un Valentin puisse épouser sa Valentine (cela s’appelait « mettre du miel dans le lait »). Son honneur et sa gloire étaient alors de conduire sa « Dame » vierge jusqu’au jour de son mariage. On disait de lui : « Il peut mourir de faim à côté d’un mets délicieux sans y toucher. » Maître de ses instincts, il était consacré digne de confiance et devenait de droit le meilleur ami des deux époux.
Certes, je ne saurais me porter garant de la vertu de tous les Valentins et Valentines à travers les siècles mais ce dont je suis sûr, c’est que durant toute ma jeunesse, à Biandagara, jamais je n’ai entendu parler d’un seul cas où un Valentin n’aurait pas respecté l’honneur de sa Valentine – et étant donné les coutumes, cela se saurait su !

Amadou Hampâté Bâ
Amkoullel, l’enfant Peul
Mémoires
(Pages 273 et 274)
Éditions BABEL
amkoullel l'enfant Peul

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L’écriture est la photographie du savoir mais elle n’est pas le savoir lui-même

Le fait de n’avoir pas eu d’écriture n’a donc jamais privé l’Afrique d’avoir un passé, une histoire et une culture. Comme le dira beaucoup plus tard mon maître Tierno Bokar :
« L’écriture est la photographie du savoir mais elle n’est pas le savoir lui-même. Le savoir est une lumière qui est en l’homme. Il est l’héritage de tout ce que les ancêtres ont pu connaître et qu’ils nous ont transmis en germe, tout comme le baobab est contenu en puissance dans sa graine. »

Amadou Hampâté Bâ
Amkoullel, l’enfant Peul
Mémoires
(Page 191)
Éditions BABEL
amkoullel l'enfant Peul
 

Les réalités de ce monde ne sont jamais ni entièrement bonnes ni entièrement mauvaises

De Courcelles, après avoir écouté la traduction de l’interprète, éclata de rire. Il me caressa la tête et m’éleva sur-le-champ au rang de Grand-Ami, tout comme mon petit frère.
Telles sont, à quelques détails près, les circonstances de ma première vraie rencontre avec un Blanc-Blanc appartenant à une race d’hommes que, jusqu’alors, je n’aimais point, par rancœur pour ce qu’ils avaient fait à mon père Tidjani. Lorsqu’il partit, je demandai à ma mère :
« – Dadda, le commandant de Courcelles n’est-il pas un toubab ?
– Si, me répondit-elle, mais c’est un bon toubab. »
Cette réponse me troubla. J’avais décidé de haïr tous les toubabs, mais comment pouvais-je détester ce commandant si gentil, dont j’entendais dire qu’il avait tout fait pour faire libérer mon père ? J’apprenais pour la première fois que les réalités de ce monde ne sont jamais ni entièrement bonnes ni entièrement mauvaises, qu’il faut savoir faire la part des choses et se garder de tout jugement préconçu.

Amadou Hampâté Bâ
Amkoullel, l’enfant Peul
Mémoires
(Page 191)
Éditions BABEL
amkoullel l'enfant Peul
 

Les Africains les avaient baptisés « les peaux allumés » parce qu’ils avaient observé que les Européens devenaient tout rouges lorsqu’ils étaient contrariés.

Quelque temps après notre retour de Bougouni, le commandant de Courcelles, qui effectuait une tournée de recensement, passa à la maison. J’avais entendu dire que les Blancs-Blancs (comme on appelait les Européens par opposition aux Blancs-Noirs, ou Africains européanisés) étaient des « fils du feu » et que la clarté de leur peau étaient due à la présence en eux d’une braise ardente. Ne les appelait-on pas « les peaux allumés » ? Les Africains les avaient baptisés ainsi parce qu’ils avaient observé que les Européens devenaient tout rouges lorsqu’ils étaient contrariés ; mais moi, j’étais persuadé qu’ils brûlaient. Tenaillé par la curiosité, je demandai à Nassouni de me cacher derrière les pans de son grand boubou. Chacun défilait devant le commandant, qui inscrivait les noms sur un grand registre. Quand ce fut le tour de Nassouni, bien caché derrière elle, j’avançai tout doucement ma main droite sur le côté. Le plus légèrement que je pus, je posai le bout de mon index sur la main gauche du commandant qui reposait au bout de la table. Contrairement à mon attente, je ne ressentis aucune brûlure. J’en fus extrêmement déçu.

Amadou Hampâté Bâ
Amkoullel, l’enfant Peul
Mémoires
(Page 184)
Éditions BABEL
amkoullel l'enfant Peul