Anquetil se dope et le dit publiquement

Anquetil se dope et le dit publiquement dans l’Equipe en 1967 : « Il faut être un imbécile ou un faux jeton pour s’imaginer qu’un cycliste professionnel qui court 235 jours par an peut tenir le coup sans stimulants. »

Un équipier prépare tout dans sa gamelle métallique. Les cachets, les piqûres. Des amphétamines, toujours, pour rendre la route possible, pour mettre de l’intensité, du rose sur la chaussée, pour chasser plus loin la douleur et la fatigue, pour pédaler enfin comme Sartre écrit, pour pédaler comme les enfants bientôt danseront, dans l’oubli de soi et du monde, dans un jour libéré du mal aux jambes où l’on se sent juste un peu plus fort que soi-même. Pédaler au bord du rêve.

Paul Fournel
Anquetil tout seul
Page 66
Seuil
Anquetil tout seul
 

Jouir de sa puissance est jouir tout court.

Il a souvent dit qu’il allait dans des lieux de douleur où il était le seul à mettre ses boyaux, mais qu’il y allait de son plein gré.
Jouir de sa puissance est jouir tout court. Anquetil pouvait s’entraîner pendant des heures et sur les terrains les plus variés des développements énormes sur lesquels l’ordinaire de ses confrères restait planté. C’était son truc. C’est pour lui que l’on a créé sur mesure le terrible braquet de 13 dents, l’arme absolue du rouleur des années 60. En 1967, il prend même le risque de le mettre sur la piste : le monstrueux (pour l’époque!) 52×13 sera son braquet du record de l’heure. A l’époque, on se demandait comment il pouvait l’entraîner sans s’arracher les muscles et les tendons…

Paul Fournel
Anquetil tout seul
Page 64
Seuil
Anquetil tout seul

 

 

Plus la course est dure, plus j’éprouve la douleur des autres, et elle calme la mienne.

J’ai fait des réserves de douleur. A l’entraînement, derrière le derny de Boucher, derrière la Mercedes de Janine, ou même devant, lorsqu’elle me pousse. A 60 à l’heure, je vais plus vite que la course, plus vite que moi. Je m’entraîne en douleur. Mes entraineurs n’ont pas le droit de ralentir, ils doivent me tirer dans des endroits de souffrance que je suis le seul à connaître. Même si je les supplie, ils ne doivent pas. Serrer les dents, tenir, ne jamais mettre les mains dans le dos. Le jour de la course, lorsque je me retrouve livré à moi-même et que je souffre comme un chien, je sais au fond de moi que je connais des douleurs plus terribles encore. Cela me donne une marge minuscule qui me permet de me faire plus mal que les autres coureurs. Plus la course est dure, plus j’éprouve la douleur des autres, et elle calme la mienne.

Paul Fournel
Anquetil tout seul
Pages 16 et 17
Seuil
Anquetil tout seul

 

 

Surmonter cette solitude qui nous est commune à tous

Toute douleur déchire ; mais ce qui la rend intolérable, c’est que celui qui la subit se sent séparé du monde ; partagée, elle cesse d’être un exil. Ce n’est pas par délectation morose, par exhibitionnisme, par provocation que souvent les écrivains relatent des expériences affreuses ou désolantes : par le truchement des mots, ils les universalisent et ils permettent aux lecteurs de connaître, au fond de leurs malheurs individuels, les consolations de la fraternité. C’est à mon avis une des tâches essentielles de la littérature et ce qui la rend irremplaçable : surmonter cette solitude qui nous est commune à tous et qui cependant nous rend étrangers les uns aux autres.

Tout compte fait
Simone de Beauvoir
 

Miss Parkinson

On fait face. Cette carcasse rechigneuse, on la connaît. Dans les coins. Elle peut toujours nous tourmenter, mais ses procédés ne peuvent plus vous surprendre, même si elle met le paquet et pousse la pression. Cette douleur devenue infernale, mais c’est une vieille connaissance ! Ce cœur qui soudain exagère a toujours asticoté son bonhomme. On s’adapte. On fait le bilan.

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Surmonter cette solitude qui nous est commune à tous

Toute douleur déchire ; mais ce qui la rend intolérable, c’est que celui qui la subit se sent séparé du monde ; partagée, elle cesse au moins d’être un exil. Ce n’est pas par délectation morose, par exhibitionnisme, par provocation que souvent les écrivains relatent des expériences affreuses ou désolantes : par le truchement des mots, ils les universalisent et ils permettent aux lecteurs de connaître, au fond de leurs malheurs individuels, les consolations de la fraternité. C’est à mon avis une des tâches essentielles de la littérature et ce qui la rend irremplaçable : surmonter cette solitude qui nous est commune à tous et qui cependant nous rend étrangers les uns des autres.

Tout compte fait
Simone de Beauvoir
Gallimard

NB. Cette citation est aussi la préface du livre d’Anny Duperey « je vous écris » aux éditions du Seuil.