C’est le fait d’un créateur-né que de donner plus qu’on ne croit donner

Il est très beau ton livre, Catherine. Il contient tout ce que tu y as mis : ton humour, ta rosserie, ta spontanéité, et aussi, comme je viens de le voir, des choses en plus. C’est le fait d’un créateur-né que de donner plus qu’on ne croit donner.

François Cavanna
Préface de Mes hommes de lettres
par Catherine Meurisse
Éditions Sarbacane
 

Miss Parkinson n’est pas patiente

Il m’était, en peu de temps, devenu impossible d’écrire. C’est même cela qui m’avait incité à revoir le médecin. Ma main allait où elle voulait, non où je voulais qu’elle aille. J’ai une phrase en tête, tout naturellement elle me coule du cerveau au bout des doigts, qui se mettent en devoir de la tracer, l’ensemble cerveau-doigts ne forme qu’un. Cela s’effectue pour ainsi dire tout seul, tandis que les doigts tracent les mots le cerveau conçoit déjà la phrase suivante, ça trotte à un bon petit rythme de croisière, et bon, cela s’appelle écrire. Mais voilà que l’harmonie cerveau-main partait à vau-l’eau » Je n’arrivais pas à comprendre ce qui m’arrivait.

Miss Parkinson n’est pas patiente. Elle se demandait pendant combien de temps encore j’allais ignorer sa présence et ses cadeaux.

François Cavanna
Lune de miel
Pages 260 et 261
Gallimard
lune de miel
 

Miss Parkinson se frottait les mains

D’ailleurs le neurologue ne m’avait-il pas assuré que mon cas semblait ressortir à une forme fruste de la maladie, qu’on pouvait espérer qu’elle n’évoluerait pas trop, pas trop vite, que je n’aurais peut-être pas à subir les degrés gravissimes de la saloperie. Je ne demandais qu’à le croire. Cependant, je ne pus me tenir de lui dire :

Parce qu’à mon âge, n’est-ce pas, on a quelque chance de mourir avant, d’autre chose. C’était un honnête homme. Ses yeux me disaient « Oui. » Miss Parkinson se frottait les mains.

François Cavanna
Lune de miel
Pages 259 et 260
Gallimard
lune de miel
 

Et ce type, là, ce vieux, c’est mon fils?

Il est une source de tristesse plus vacharde encore que la découverte de son premier cheveu blanc. C’est voir blanchir la tête de ses enfants. Si détaché soit-on, on ressent cela comme une violation des lois naturelles. Ce petit bout d’homme qui me cavalait dans les jambes, voilà qu’il me rejoint au club, au club maudit des voyageurs en attente du dernier train ? On se souvient alors de la désinvolture bien imitée avec laquelle on a soi même accueilli le premier fil blanc, c’est pas dur, c’était hier, merde, mais oui, hier, ou le jour d’avant, peut-être, mais pas plus loin ! Je n’ai rien vu, tout m’a filé entre les doigts, et voilà, je ne me suis jamais senti vieux, c’est pour bientôt, d’accord, mais pas pour aujourd’hui !

François Cavanna
Lune de miel
Page 225
Gallimard
lune de miel
 

Des nouvelles de Miss Parkinson

Des nouvelles de Miss Parkinson. La chère petite se porte à merveille. Depuis qu’elle a élu domicile dans mes membres, on ne se quitte plus. Elle pourrait se montrer très vache, se mettre, par exemp1e, à faire trembler à folle allure ma main qui tient la cuillère pleine de soupe quand je dîne chez la marquise. La marquise n’aimerait pas. D’autant qu’elle ignore que j’héberge la petite farceuse en mes intimités.

François Cavanna
Lune de miel
Page 215
Gallimard
lune de miel
 

Pire qu’avant. Ta déception, ton désespoir elle se les savoure à longs traits, l’immonde

Ça s’appelle la « lune de miel ». Classique, paraît-il, chez les Parkinson. La gueuse s’amuse. Chat et souris. La souris, c’est moi. Elle vous donne des espérances. Elle lâche l’étreinte. Un matin, plus de douleurs. Je n’ose y croire. Tâte de l’orteil si elle est bonne. Me redresse. M’étire. Chante sous la douche. Lâche la rampe de l’escalier. Écris. Miracle ! Écris. Sans me battre pour conquérir chaque signe, chaque virgule. J’aime les virgules. Je noircis des pages en grand enthousiasme, ça dégouline ! Direct du cerveau au papier. Deux jours. Parfois trois. La dévorante a assez joué. En plein paradis, hagne donc, elle reprend possession. Pire qu’avant. Ta déception, ton désespoir elle se les savoure à longs traits, l’immonde.

François Cavanna
Lune de miel
Page 217
Gallimard
lune de miel
 

Bavarde comme une armée de pies, elle savait se taire efficacement

Elle visait plus haut. Elle portait toujours une attention soutenue à ce qui lui était dit. Bavarde comme une armée de pies, elle savait se taire efficacement. Se taire et laisser parler, là est tout l’art de plaire à ceux qui ont quelque chose à dire.

François Cavanna
Lune de miel
Page 255
Gallimard
lune de miel
 

Encore une qui arrive en courant, Miss Flébite, tirant par la main sa petite soeur, très méchante, Miss Embolie

Depuis peu elle s’est fait des copines. Pas toutes sympas. Il y en a une, miss Ostéoporose, une sale sournoise Un jour, crac, elle me casse deux vertèbres. Un mal de chien – vieux cliché, pourquoi « de chien », mais ça fonctionne. Hosto. Infiltrations. Ça empire. Une autre copine s’amène. Peut-être un mec, après tout : Œdème Les deux jambes comme des betteraves. Encore une qui arrive en courant, miss Flébite, tirant par la main sa petite sœur, très méchante, miss Embolie. Mais celle-là on ne lui permet pas d’entrer. Le Nouvel An à l’hôpital de Melun… Vous en avez marre, je le vois bien, alors j’arrête l’énumération. C’était pour vous faire plaisir. Visiblement miss Parkinson vous excite l’imagination.

François Cavanna
Lune de miel
Page 216
Gallimard
lune de miel
 

Je pleure, « pour de vrai », à grosses lourdes larmes

J’écris cela et je pleure, »pour de vrai », à grosses lourdes larmes. Je pleure de tout mon cœur et mes pleurs feront pleurer le lecteur car je suis un bon écrivain, un consciencieux, si je veux faire pleurer il faut que d’abord que je me fasse pleurer, moi. Métier de pute, mais oui. Et alors?

François Cavanna
Lune de miel
Gallimard
lune de miel
 

J’ai toujours été un peu con

J’ai toujours été un peu con. Pas mal, même. Remarquez que, déjà, le reconnaître prouverait qu’on n’est pas l’abruti total. Il y a une lueur dans la nuit. Remarquez encore que l’expression consacrée « un peu con » ne constitue pas, ainsi qu’on pourrait croire, une unité approximative de mesure du niveau intellectuel de l’individu concerné, mais bien une allusion quelque peu condescendante à une autre de ses caractéristiques d’ordre psychique. Un type « un peu con » _ moi ! _ est, pour employer un terme archaïque que les générations montantes peuvent encore comprendre à la rigueur, « une bonne poire ». Continue reading « J’ai toujours été un peu con »