Elle se recentrait déjà sur son cancer à elle, virtuel, un ersatz de l’autre, un cancer de son cancer

Blanche, la gorge serrée, resta sans paroles. Puis elle posa sa main sur celle de Jeanne.
« Tu vois », dit cette dernière, « Cela m’est égal de mourir. Mais j’aurais bien aimé vivre jusqu’à cinquante ans pour pouvoir élever mes enfants ».
Le silence, à nouveau, s’installa.
Comment l’aider à cet instant ? Que dire ?
Nous sommes ensemble et éloignées, déjà, pensa Blanche. Jeanne allait-elle mourir ?
Blanche vivrait un peu plus longtemps, sans doute. Plus longtemps ? Comment en être sûre ? Et si elle aussi…
Comment l’aider ?

Elle se recentrait déjà sur son cancer à elle, virtuel, un ersatz de l’autre, un cancer de son cancer, cancer de son âme, si pétrie d’un souci de soi qui confinait à une espèce d’autolâtrie naïve, elle ne pouvait écouter Jeanne sans penser à elle-même, pétrifiée par ce qui pourrait arriver.

Anne-Marie Echard-Fournier
L’été en ce jardin
Page 12
 

Je sais bien que ça va venir un jour, mais plus tard, c’est mieux…

Mon père est mort.
Il a eu un accident.
Youka aussi, elle est morte.
C’est normal de mourir, quand on est trop vieux. Raymond et Mine, ils ne sont pas encore trop vieux.
Juste un petit peu… Ils disent qu’ils ont encore le temps.
Mais peut être qu’ils disent ça pour que j’ai pas peur…
J’aimerai pas qu’ils meurent déjà.
Je sais bien que ça va venir un jour, mais plus tard, c’est mieux…

Barbara Constantine
Allumer le chat
(Page 125)
calmann-lévy
Allumer le chat de Barbara Constantine
 

Rendez-vous compte mère… La chaussée d’Antin !

– C’est que vous vieillissez.
– Mais quel moyen de sortir de cette langueur ?
– Le plus court mère, c’est de mourir.
Le fils affectueux se signale ensuite par un exploit qui montre à nu la beauté de son âme : il arrache la clé que sa mère porte autour du cou avec laquelle il ouvre un tiroir du secrétaire :
– Je me suis fait avoir une fois, je ne ferai pas avoir une seconde fois…
Il s’empare du testament de la mourante :
– Étant donné que vous possédez de grands biens et craignant d’être défavorisé au profit de demi-sœurs et demi-frères bâtards voire de domestiques, si vous mouriez ab intestat – sans qu’on retrouve vos dernières volontés écrites – je serais l’unique héritier aux yeux de la loi.
La marquise aux jarretières munies de pointes de fer soupire :
– J’aurais préféré que vous teniez de votre père… Et là que faites-vous encore ?
– J’enlève ce portrait de votre mari que je vais bruler et ainsi personne ne saura plus jamais à quoi il ressemblait. J’ai fait casser à la masse les cornes e, pierre de son portail et son blason. J’ai mis le feu à ses lettres. Le roi l’a appris va m’offrir une chaussée à Paris. Rendez-vous compte mère… La chaussée d’Antin !
Et sans un mot de plus, le gros courtisan part sans attendre la mise en bière ni même la mort de sa mère.

Jean Teulé
Le Montespan
Page 326
Julliard
Le Montespan, Jean Teulé
 

Je comprends qu’on meure d’amour, parce que parfois, c’est tellement fort, que la vie n’arrive pas à tenir le coup, elle craque

– Je ne veux pas que tu sois malade, je n’aime pas la maladie, j’espère que tu ne prendras pas ces habitudes-là. Tu peux te permettre un petit rhume, de temps en temps, mais pas plus. Il y a suffisamment de gens malades sans toi. Il y en a même qui meurent, et pas du tout d’amour, mais à cause de je ne sais quelle affreuse saleté. Je comprends qu’on meure d’amour, parce que parfois, c’est tellement fort, que la vie n’arrive pas à tenir le coup, elle craque. Tu verras, je te donnerai des livres où ça arrive.

Romain Gary
Les cerfs-volants
(Page 50)
Gallimard
les cerfs volants
 

Je ne sais pas ce que ça a débloqué cette phrase, mais après, je les ai retrouvé comme avant

Mais tu n’as pas compris qu’il n’y a pas que toi qui meurs. Tout le monde meurt. Tes parents, un jour. Moi, un jour.
– Oui. Mais enfin tout de même, je passe devant.
– C’est vrai. Tu passes devant. Cependant, est-ce-que, sous prétexte que tu passes devant, tu as tous les droits ? Et le droit d’oublier les autres ?
– J’ai compris, Mamie-Rose. Appelez-les.
Voilà, Dieu, la suite, je te la fais brève parce que j’ai le poignet qui fatigue. Mamie-Rose a prévenu l’hôpital, qui a prévenu mes parents, qui sont venus chez Mamie-Rose et on a tous fêté Noël ensemble.
Quand mes parents sont arrivés, je leur ai dit :
– Excusez-moi, j’avais oublié que, vous aussi, un jour, vous alliez mourir.
Je ne sais pas ce que ça a débloqué cette phrase, mais après, je les ai retrouvé comme avant et on a passé une super soirée de Noël.

Eric-Emmanuel Schmitt
Albin Michel
Oscar et la dame en rose