Miss Parkinson n’est pas patiente

Il m’était, en peu de temps, devenu impossible d’écrire. C’est même cela qui m’avait incité à revoir le médecin. Ma main allait où elle voulait, non où je voulais qu’elle aille. J’ai une phrase en tête, tout naturellement elle me coule du cerveau au bout des doigts, qui se mettent en devoir de la tracer, l’ensemble cerveau-doigts ne forme qu’un. Cela s’effectue pour ainsi dire tout seul, tandis que les doigts tracent les mots le cerveau conçoit déjà la phrase suivante, ça trotte à un bon petit rythme de croisière, et bon, cela s’appelle écrire. Mais voilà que l’harmonie cerveau-main partait à vau-l’eau » Je n’arrivais pas à comprendre ce qui m’arrivait.

Miss Parkinson n’est pas patiente. Elle se demandait pendant combien de temps encore j’allais ignorer sa présence et ses cadeaux.

François Cavanna
Lune de miel
Pages 260 et 261
Gallimard
lune de miel
 

Miss Parkinson se frottait les mains

D’ailleurs le neurologue ne m’avait-il pas assuré que mon cas semblait ressortir à une forme fruste de la maladie, qu’on pouvait espérer qu’elle n’évoluerait pas trop, pas trop vite, que je n’aurais peut-être pas à subir les degrés gravissimes de la saloperie. Je ne demandais qu’à le croire. Cependant, je ne pus me tenir de lui dire :

Parce qu’à mon âge, n’est-ce pas, on a quelque chance de mourir avant, d’autre chose. C’était un honnête homme. Ses yeux me disaient « Oui. » Miss Parkinson se frottait les mains.

François Cavanna
Lune de miel
Pages 259 et 260
Gallimard
lune de miel
 

Des nouvelles de Miss Parkinson

Des nouvelles de Miss Parkinson. La chère petite se porte à merveille. Depuis qu’elle a élu domicile dans mes membres, on ne se quitte plus. Elle pourrait se montrer très vache, se mettre, par exemp1e, à faire trembler à folle allure ma main qui tient la cuillère pleine de soupe quand je dîne chez la marquise. La marquise n’aimerait pas. D’autant qu’elle ignore que j’héberge la petite farceuse en mes intimités.

François Cavanna
Lune de miel
Page 215
Gallimard
lune de miel
 

Pire qu’avant. Ta déception, ton désespoir elle se les savoure à longs traits, l’immonde

Ça s’appelle la « lune de miel ». Classique, paraît-il, chez les Parkinson. La gueuse s’amuse. Chat et souris. La souris, c’est moi. Elle vous donne des espérances. Elle lâche l’étreinte. Un matin, plus de douleurs. Je n’ose y croire. Tâte de l’orteil si elle est bonne. Me redresse. M’étire. Chante sous la douche. Lâche la rampe de l’escalier. Écris. Miracle ! Écris. Sans me battre pour conquérir chaque signe, chaque virgule. J’aime les virgules. Je noircis des pages en grand enthousiasme, ça dégouline ! Direct du cerveau au papier. Deux jours. Parfois trois. La dévorante a assez joué. En plein paradis, hagne donc, elle reprend possession. Pire qu’avant. Ta déception, ton désespoir elle se les savoure à longs traits, l’immonde.

François Cavanna
Lune de miel
Page 217
Gallimard
lune de miel
 

Encore une qui arrive en courant, Miss Flébite, tirant par la main sa petite soeur, très méchante, Miss Embolie

Depuis peu elle s’est fait des copines. Pas toutes sympas. Il y en a une, miss Ostéoporose, une sale sournoise Un jour, crac, elle me casse deux vertèbres. Un mal de chien – vieux cliché, pourquoi « de chien », mais ça fonctionne. Hosto. Infiltrations. Ça empire. Une autre copine s’amène. Peut-être un mec, après tout : Œdème Les deux jambes comme des betteraves. Encore une qui arrive en courant, miss Flébite, tirant par la main sa petite sœur, très méchante, miss Embolie. Mais celle-là on ne lui permet pas d’entrer. Le Nouvel An à l’hôpital de Melun… Vous en avez marre, je le vois bien, alors j’arrête l’énumération. C’était pour vous faire plaisir. Visiblement miss Parkinson vous excite l’imagination.

François Cavanna
Lune de miel
Page 216
Gallimard
lune de miel
 

Miss Parkinson

On fait face. Cette carcasse rechigneuse, on la connaît. Dans les coins. Elle peut toujours nous tourmenter, mais ses procédés ne peuvent plus vous surprendre, même si elle met le paquet et pousse la pression. Cette douleur devenue infernale, mais c’est une vieille connaissance ! Ce cœur qui soudain exagère a toujours asticoté son bonhomme. On s’adapte. On fait le bilan.

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Il m’a fallu la dompter comme le cow-boy son mustang. Mais je l’ai eue, la salope.

Ne plus écrire… On me dit : « L’ordinateur. Traitement de texte. Tu tapes, tu mets ton texte en page, un velours. » Je n’ai jamais approché d’une simple machine à écrire. Il y a des réflexes à acquérir, ou alors d’un doigt, comme les gendarmes ? J’ai essayé. ragé. J’allais quand même plus vite – mais en bavant – avec ma patte folle. On me dit « Dicte. » Ça ne marche pas, pas avec moi. Besoin des doigts, de raturer, de surcharger, de me battre avec le papier, avec l’idée, au rythme de mon exaltation. J’écris avec tout mon corps, tête, ventre, pieds et cul compris. Une locomotive. Une fois lancé…

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Entrée furtive de mademoiselle Parkinson dans ma vie

Quatre-vingts. Quatre-vingts berges. La grande charnière. Peut-être quatre-vingt-deux ou trois. Entrée furtive de mademoiselle Parkinson dans ma vie.

Furtive pas longtemps. Quand je pris conscience que c’était elle qui serrait ma main droite dans ses petits doigts glacés, ses petits doigts d’os, et qui interdisait à cette main de m’obéir, Continue reading « Entrée furtive de mademoiselle Parkinson dans ma vie »

 

Mademoiselle Parkinson, des jours elle me fout un peu la paix, d’autres fois, rien à faire

Après une série de conneries que je vous raconterai peut être un jour, si ma main permet – ah oui, parce qu’il y a aussi ma main, maintenant, mais elle, c’est pas Adolf, c’est mademoiselle Parkinson, des jours elle me fout un peu la paix, d’autres fois, rien à faire. Comme aujourd’hui tiens. Je me cramponne au stylo d’une main, de l’autre à la table, tout ça pour mouler un pauvre gribouillis illisible, un mot toutes les cinq minutes. Faudrait que je vous montre le fac-similé, mais j’ai honte. Claviste, pardon.

François Cavanna
Lune de miel
Gallimard
lune de miel
 

Lune de miel avec Miss Parkinson

Les médecins neurologues donnent plaisamment le nom de « lune de miel » à une période pendant laquelle les symptômes de la maladie de Parkinson s’atténuent au point de laisser croire à une guérison, avant de reprendre avec une implacable violence.

François Cavanna
Lune de miel
Gallimard
lune de miel