L’ennui faisait partie de la vie, et l’enrichissait en encourageant l’imagination, la créativité

Quelle jouissance de ne rien faire, paresser, se prélasser, flemmarder ou tirer sa flemme – le vocabulaire à l’éloge de la paresse est d’une infinie richesse – ne pas en ficher une rame. Savoureux ! Ou encore, un mot qu’elle affectionnait particulièrement, « s’acagnarder », aux sonorités gasconnes, un rien vulgaire dans les « a », les « gna », qui sonnent gras là-bas, mais tellement imagés… Il est tout acagnardé par la fainéantise, ce gafet !… Pourtant, aucun n’avait autant de charme que l’Italien « fare niente ».

Souvenirs de farniente mâtinés d’ennui, dans le jardin ensoleillé. Parfois on s’embêtait ferme et on se débrouillait avec ça. Les parents vous renvoyaient à votre désœuvrement, en se moquant – prends un marteau et tape-toi sur les doigts ! – Stupide ! – mais ne se mêlaient pas d’essayer de vous désennuyer. Arrête de te morfondre ! Trouve-toi un centre d’intérêt ! Occupe-toi ! Il ne manque pas de choses à faire ! Fais un peu preuve d’imagination !
On baillait, on traînait, l’air morne et désolé, abattu, ne sachant que faire de sa peau, on changeait de place, on observait un moment les adultes, agacés mais gentils, qui s’empressaient de vous rabrouer, l’air goguenard. On apprenait à s’ennuyer, « pourvu que ce soit intelligemment »…
On finissait par tourner les talons, prendre un bouquin, ou aller faire un tour de vélo. Pas de piscine, on apprenait à nager dans la rivière, près du barrage. Pas de téléphone, pas de télé, encore moins de jeux vidéo. Des jeux de société, le jacquet, les dominos, les dames, les cartes, un Monopoly d’enfer.
Le plus souvent, on parait à ces moments de désœuvrement en prévoyant des jeux que l’on s’inventait à plusieurs. Il y avait un coin, dans le jardin, clos par des haies, où l’on allait s’asseoir sur un banc de pierre moussu pour y palabrer, y préparer des mises en scène, car on donnait des représentations théâtrales. On y tendait des bâches, de vielles couvertures dégotées au fond du garage ou du grenier, on jouait la comédie.
Cyrano de Bergerac (Edmond Rostand, 1897) était la pièce favorite de notre répertoire. Nous avions appris la célèbre tirade du nez. Elle se souvenait encore de ce long et énorme « hippocampéléphantocamélos », cent fois répété.
L’ennui faisait partie de la vie, et l’enrichissait en encourageant l’imagination, la créativité.

Anne-Marie Echard-Fournier
L’été en ce jardin
Pages 20 et 21
 

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